La pénurie est dans la tête
La «pénurie d’électricité» est une lacune dans la manière de penser. Inventé par le département publicité du lobby nucléaire, le manque de courant qui nous menace doit nous rendre dociles dans l’optique de la continuation d’une mauvaise politique de l’électricité. Le Conseil fédéral a lui aussi cette lacune en tête. Dommage. Car un approvisionnement fiable et garantissant les besoins futurs ne repose pas sur de nouvelles centrales au gaz ou nucléaires, mais sur l’efficience et le renouvelable.
©Greenpeace
Le mythe de la pénurie
Pour la quatrième fois déjà, la population suisse se voit confrontée à une dénommée «pénurie d’électricité». Aujourd’hui, tout comme dans les années 1970, 1980 et 1990, il en va de la construction de nouvelles centrales nucléaires. Ainsi, en septembre 1987, l’AES (Association des entreprises électriques suisses) écrivait dans un rapport : «La pénurie de courant atteint un volume de 4,3 milliards de kilowattheures jusqu’à l’hiver 2004/2005, … Sans la mise en exploitation de la centrale de Kaiseraugst, la pénurie atteindra même 7,2 milliards de kilowattheures (environ la centrale nucléaire de Gösgen).» En réalité, les choses ont évolué de manière différente. Kaiseraugst n’a pas été construite, ce qui coûta alors 350 millions de francs à la Confédération, et personne ne dut boire de la bière chaude pendant l’hiver 2004/2005.
Du courant à profusion
Actuellement, les centrales nucléaires qui existent en Suisse produisent autant de courant que nous en consommons nous, Suisses et Suissesses (58 térawatt heure). Si nous y ajoutons les contrats d’approvisionnement en courant nucléaire passés avec la France, nous avons aujourd’hui un excédent de production suisse de deux fois et demie la centrale nucléaire de Gösgen (+20 térawatt heure). Si nous introduisons encore dans le calcul toutes les centrales électriques construites ou planifiées à l’étranger par les entreprises suisses du secteur de l’électricité jusqu’en 2010, la Suisse peut considérer qu’elle possède au minimum 100 térawatt heure de production de courant. Et pour notre plus grande chance, ces centrales électriques sont raccordées au-delà des frontières par des lignes à haute tension. Au regard de ces chiffres, on nous fera assurément grâce des dernières «pénuries» annoncées.
Des marchés sans pénurie
Selon toute prévision, la Suisse sera intégrée à 100% dans le marché européen de l’électricité dès janvier 2008. Dès lors, il n’existe plus de frontière du système suisse en matière de courant. Le commerce du courant électrique fleurit. Aujourd'hui déjà, AXPO réalise deux tiers de son bénéfice se chiffrant en milliards à l’étranger. Si le courant devient rare, les prix augmentent alors sur le marché ouvert. Le courant afflue là où on le paie le plus. Ce sera donc très simple de trouver des fournisseurs d’électricité qui livreront encore très volontiers du courant en Suisse. La notion de pénurie d’électricité est simplement absurde à la lumière des ces réalités économiques.
Le manque d’atome est une chance
Le manque de nucléaire annoncé pour 2020 n’est pas un danger, mais une chance. Par rapport au manque de pétrole, presque 10 fois plus important et dont la menace est imminente, faire face à une carence de nucléaire est un jeu d’enfant. Car dans le domaine de l’électricité, nous avons des alternatives concurrentielles commercialisables et locales, ainsi qu’un gigantesque potentiel d’économies. Même AXPO confirme, dans ses perspectives en matière d’électricité, qu’à long terme, le potentiel des énergies renouvelables suffit pour répondre à la pénurie du nucléaire qu’elle pronostique. Vous avez bien lu. L’alimentation complète avec du courant propre n’est pas une question de potentiel, mais bien de volonté politique et de prix fixés à un niveau politique. Aussi longtemps que les courants nucléaire et des centrales au gaz et à charbon n’assumeront pas leurs coûts totaux (p.ex. dommages causés au climat, entreposage des déchets nucléaires), les atouts des nouvelles technologies seront injustement faibles. Cela doit changer, en Suisse aussi; on en est toutefois seulement au stade initial.
Pourtant, les mesures d’efficacité réduisant la consommation d’électricité nous coûteraient deux fois moins que la construction de nouvelles centrales nucléaires. L’interdiction du mode «veille» sur les appareils électriques, de meilleurs équipements électriques et des éclairages efficaces suffisent par exemple pour éteindre les centrales nucléaires de Beznau 1 + 2. En outre, si nous remplaçons les 170'000 chauffages électriques par des chauffages au bois ou par la géothermie, nous pouvons également éteindre la centrale nucléaire de Gösgen. Grand avantage : au lieu de devoir payer le Kremlin pour l’achat d’uranium et de gaz, l’argent reste en Suisse et contribue à créer durablement des places de travail. Qu’attendons-nous encore? Les prochaines élections! Nous avons enfin besoin d’une politique en matière d’électricité qui ne soit pas conçue par les vendeurs d’électricité et leurs roitelets, mais par des politiciennes et politiciens qui réfléchissent à notre environnement et à notre avenir. La Fondation Suisse de l’Energie (SES) leur sera utile dans cette démarche.
Auteur: Jürg Buri, Directeur, Fondation Suisse de l’Energie (SES)