Une résistance historique
Il y a encore une décennie, il était inconcevable de parler d’une nouvelle centrale nucléaire. Le lobby atomique semblait à l’agonie, traînant derrière lui une histoire rocambolesque: dans les années 1940, l’armée suisse avait en effet tenté de construire sa propre bombe atomique.

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A cette fin, l’industrie suisse conçut son propre type de réacteur atomique et le construisit dans les années 1960 à Lucens, dans le canton de Vaud. Ce réacteur aurait dû produire du plutonium. Mais quelques heures à peine après sa mise en marche, le réacteur fondit – il était heureusement situé dans une caverne rocheuse, ce qui empêcha une gigantesque contamination radioactive. Après ce flop, les entreprises du secteur de l’énergie achetèrent à l’étranger et firent construire deux réacteurs à proximité de Zurich (Beznau I et II, ayant chacun une capacité de 350 mégawatt; début de l’exploitation: 1965 et 1969) et un à proximité de Berne (Mühleberg, 355 MW; 1974). Il n’y eut pas d’opposition à l’époque.
Dans les années 1970, les entreprises du secteur de l’énergie pronostiquèrent, tout comme aujourd’hui, que la Suisse serait bientôt à court d’électricité si on ne construisait pas au moins neuf centrales nucléaires supplémentaires ayant chacune une capacité de 1000 mégawatt. Deux d’entre elles – Gösgen dans le canton de Soleure (début de l’exploitation: 1978), et Leibstadt (1984) sur la frontière avec l’Allemagne à proximité de Waldshut – ont été construites. Mais il y eut une résistance active contre ces deux projets de construction. Le troisième projet, Kaiseraugst près de Bâle, fut combattu de manière si virulente qu’il dut être enterré en 1988, après des années de lutte.
La pénurie d’électricité annoncée ne survint jamais; en fait, les fournisseurs d’énergie disposèrent d’un surplus de courant produit par les centrales nucléaires. Pour cette raison, ils motivèrent les propriétaires de maisons à installer des chauffages électriques – ce qui constitue sans aucun doute, d’un point de vue économique et écologique, la pire manière de faire usage du courant électrique. Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, deux initiatives anti-nucléaires firent l’objet d’une votation en 1990: l’initiative «Sortir du nucléaire» et l’initiative en faveur d’un moratoire. La première, qui demandait que les centrales nucléaires existantes soient fermées «le plus vite possible», fut rejetée. L’initiative pour un moratoire, qui stipulait que pendant 10 ans on ne pourrait planifier aucune nouvelle centrale nucléaire, fut par contre approuvée. Ce fut un grand succès pour le mouvement anti-nucléaire, mais cela contribua également à ce que ce dernier se désagrège officiellement.
À la fin des années 1990, quelques organisations de protection de l’environnement tentèrent de réactiver à nouveau le thème et lancèrent deux nouvelles initiatives pour sortir du nucléaire, «Strom ohne Atom» et «Moratoire-plus». Les deux initiatives échouèrent cependant dans les urnes.
Les centrales nucléaires devaient cesser leurs activités il y a longtemps
La seule résistance qui ait perduré jusqu’à présent et qui fut aussi en mesure de récolter des succès considérables concerne la question du stockage des déchets radioactifs. À la fin des années 1960, un premier centre de stockage provisoire fut planifié dans le canton de Fribourg. La population s’y opposa toutefois, et le projet fut abandonné. À la suite de cela, une solution plus simple fit son apparition: jusqu’en 1982, la Suisse fit immerger des milliers de containers remplis de déchets radioactifs dans l’Atlantique Nord (ce qui est aujourd’hui interdit, grâce à la convention de Londres). Plus tard, la Suisse crut pouvoir résoudre le problème en se tournant vers l’étranger: les exploitants de centrales nucléaires envoyèrent leurs barres de combustible usagées pour les faire retraiter à Sellafield (Grande-Bretagne) et La Hague (France). Ils partaient du principe que les Britanniques et les Français garderaient ces déchets – jusqu’au moment où ces pays rendirent leur législation plus restrictive, obligeant tous les pays fournisseurs de déchets à reprendre ces derniers.
Dans les années 1970, la Société coopérative nationale pour l’entreposage de déchets radioactifs (Nagra) – qui appartient aux exploitants suisses de centrales nucléaires – fut contrainte de cesser son travail. Elle avait pour mission de trouver un site de stockage définitif pour les déchets faiblement et moyennement radioactifs et un autre site pour les déchets hautement radioactifs. Mais partout où la Nagra apparaissait, des habitants indignés montaient aux barricades.
Au même moment, l’opposition aux centrales nucléaires grandit. Afin d’apaiser les esprits, les autorités fédérales combinèrent l’autorisation d’exploitation de la centrale nouvellement construite de Gösgen au «Projet garantie». Ce projet stipulait qu’ «avant la fin de 1985 un projet doit être soumis, donnant une garantie pour le traitement et le stockage sûrs (…) des déchets radioactifs». Il indiquait que si «aucune garantie n’est donnée pour le traitement des déchets» dans les délais impartis, toutes les installations nucléaires devaient «éventuellement cesser leurs activités, voire même être fermées». Bien que le «Projet garantie» n’ait jamais été mis en œuvre, les centrales nucléaires continuent de fournir du courant électrique.
Au milieu des années 1980, la Nagra croyait avoir trouvé un lieu adéquat pour entreposer des déchets faiblement et moyennement radioactifs au Wellenberg, dans le canton de Nidwald, en Suisse centrale. Mais c’était sans compter avec l’opposition de la population. Après un dur combat de plusieurs années, les opposants au dépôt arrachèrent un droit de codécision. En 1995, les Nidwaldiens purent se rendre aux urnes et infligèrent un revers à la Nagra.
Auteure: Susan Boos rédactrice de la «Wochenzeitung»